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Cité des Rois, Eibithar, ascension de la lune d’Adriel

 

 

 

La caresse qui effleurait son esprit était aussi douce qu’avait été brutale l’intrusion du Tisserand, aussi tendre et amoureuse que l’autre s’était montrée cruelle et dévastatrice. Il s’agissait de Grinsa. Cresenne sentait sa passion, son regret de ne pouvoir être auprès d’elle, et son désir si attentif de la protéger du malheur qui semblait s’être abattu sur le royaume. Elle souhaitait plus que tout le serrer entre ses bras – en personne, au-delà du paradis artificiel qu’il créait afin de lui parler pendant son sommeil – et lui prouver, elle aussi, combien il lui manquait.

Hors du commun, leur amour avait survécu au mensonge, à la trahison, aux ruses, même à son adhésion, longtemps aveugle, à la conspiration du Tisserand. Et, baignée par la douceur pénétrante des pensées que Grinsa dirigeait maintenant vers elle, Cresenne ne doutait pas un seul instant de sa force.

« Parle-moi de Bryntelle », murmura-t-il en la serrant contre lui au milieu des hautes herbes de la plaine ensoleillée qu’il conjurait pour elle.

Comment n’aurait-elle pas souri à l’évocation de leur fille, la seule étincelle de bonheur dans l’obscurité qui l’engloutissait nuit et jour depuis de si longs cycles de lune ?

« Elle va très bien. Elle a pleuré presque toute la journée. Je crois qu’elle fait sa première dent. »

Il s’écarta pour la contempler, le visage illuminé d’un sourire radieux.

« Une dent, vraiment ?

— Oh, elle n’est pas encore sortie, c’est juste une petite boule sur sa gencive, mais un guérisseur m’a dit qu’une fois percée, elle pousserait très vite. »

Une ombre traversa le sourire de Grinsa.

« Je voudrais tant la voir.

— Tu reviendras vite », affirma-t-elle en baissant la tête.

Elle avait senti son désir de l’embrasser et, le cœur serré, s’était détournée.

« La bataille a commencé ?

— Oui, nous avons livré notre premier combat aujourd’hui.

— Tu n’es pas blessé ? s’inquiéta-t-elle aussitôt en relevant les yeux.

— Non, je vais bien.

— Et Keziah ?

— Elle aussi, comme Kearney et Tavis.

— Tant mieux. »

Elle frissonna, comme si un vent glacé avait soudain balayé la brise qui les enveloppait.

« Tant mieux, répéta-t-elle. Tu as vu le… Tisserand ? »

Prononcer ce nom lui était intolérable, mais elle se força, en essayant de garder un ton neutre.

« Non, pas encore. J’imagine qu’il attend que les combats soient bien engagés avant de se montrer sur la Lande. Plus les Eandi s’affaibliront les uns les autres, plus il aura la tâche facile. »

Il avait raison, bien sûr, songea Cresenne.

En dehors de leurs pouvoirs et de leur physique impressionnant, Grinsa et le Tisserand n’avaient aucun point commun. Pourtant Grinsa comprenait bien le chef de la conspiration. Un an plus tôt, se souvint la jeune femme, le sorcier n’était qu’un Glaneur parmi les autres qui voyageaient avec le Festival itinérant d’Eibithar. Dissimulant l’étendue réelle de ses pouvoirs, il consacrait ses journées et sa magie à révéler aux autres des bribes de leur avenir. C’était alors qu’elle l’avait rencontré et séduit. Aujourd’hui, même si chacun continuait de l’appeler Glaneur, il conseillait les rois et leur noblesse. Cresenne avait longtemps été l’un des plus fidèles serviteurs du Tisserand. Élevée au rang de chancelière, elle savait mieux que quiconque combien le chef de la conspiration était un homme redoutable. Elle connaissait parfaitement l’ampleur du risque encouru par le royaume, mais elle savait aussi que Grinsa, grâce à ses dons, était le seul être capable de neutraliser le Tisserand et sa menace. Elle l’aimait et elle avait confiance en lui. Alors pourquoi avait-elle tant de mal à trouver du réconfort entre ses bras ? Pourquoi doutait-elle ainsi de sa victoire dans la guerre qui se profilait, aussi sombre et menaçante qu’un orage provoqué par Amon lui-même sur l’océan ? Elle s’en voulait d’avoir peur et de se montrer si froide.

Ils restèrent longtemps silencieux. Grinsa se préparait à mettre un terme à sa visite. Elle percevait son désespoir face à la distance qui les séparait, et la souffrance que lui causait leur séparation. Oui, se dit-elle, leur amour était exceptionnel, et elle ne doutait ni de sa force, ni de sa sincérité.

Son incapacité à répondre aux sollicitations de Grinsa n’en était que plus injuste et douloureuse. Mais les blessures que lui avait infligées le Tisserand l’avaient ravagée et, malgré tout son désir de répondre à la tendresse de son bien-aimé, elle ne pouvait s’abandonner.

« Je dois retourner sur le front, reprit-il sombrement. Les hommes de l’empire peuvent attaquer à tout moment.

— Je comprends.

— Tu embrasseras Bryntelle pour moi ?

— Bien sûr », s’empressa-t-elle de répondre en retrouvant le sourire.

Grinsa la serra une fois de plus contre lui et lui donna un baiser passionné. Parce qu’elle ne voulait pas lui montrer sa souffrance, parce qu’elle l’aimait plus que tout au monde, Cresenne le lui rendit avec autant de fougue qu’elle pouvait lui en offrir. Il la relâcha.

« Que se passe-t-il ? » demanda-t-il, son beau visage empreint d’inquiétude.

« Rien.

— Cresenne…

— Je t’en prie, Grinsa, supplia-t-elle en fermant les yeux. C’est juste que… J’ai seulement besoin de temps pour… guérir.

— Laisse-moi t’aider.

— Tu ne le peux pas. Personne ne le peut », ajouta-t-elle, émue par son chagrin. « Remporte la guerre, Grinsa. Tuer le Tisserand me sera d’un plus grand secours que toute autre chose. Supprime-le pour moi. Je m’occuperai du reste. »

Il la contempla avec une tristesse infinie.

« Je ferai de mon mieux. »

Ça ne suffira pas ! aurait-elle voulu s’écrier. Si tu échoues, il me tuera ! Il tuera Bryntelle ! Je te perdrai. Mais Grinsa ne l’ignorait pas. Aussi fort qu’elle désirât la mort de Dusaan jal Kania, le chef de la conspiration qirsi, Grinsa la voulait plus encore.

« J’en suis sûre », murmura-t-elle plutôt.

Du dos de la main, il repoussa une mèche de cheveux tombée devant ses yeux. Elle se raidit. Ce simple geste réveillait toute l’horreur des tortures que le Tisserand lui avait infligées, et sa répulsion.

« Je t’aime, Grinsa.

— Je t’aime aussi, plus que tout. »

Elle se réveilla au piaillement des martinets qui voltigeaient devant l’étroite fenêtre de sa chambre. Bryntelle, les bras étendus au-dessus de sa tête, la bouche agitée par un léger mouvement de succion, dormait paisiblement dans son berceau. Cresenne se redressa et se passa les mains dans les cheveux en soupirant. Grinsa ne méritait pas la distance qu’elle lui imposait. Il portait le destin des Terres du Devant sur ses épaules et, au lieu de lui témoigner son amour, sa confiance et son soutien, elle n’était capable que de lui répéter ce qu’il savait déjà : pour lui rendre son intégrité, il devait détruire le Tisserand.

Ses plaies étaient guéries. Depuis quelques jours, elle s’était remise à manger et, lentement, elle recouvrait les forces perdues avec l’empoisonnement qui avait failli l’emporter. Mais la cicatrisation de ses autres blessures, bien plus profondes, ne relevait pas du pouvoir des Guérisseurs. Elle avait réussi à braver Dusaan, et même à mettre un terme à cet horrible cauchemar avant qu’il ne la tue. Le souvenir de son viol s’accrochait pourtant à son lit, ses cheveux, son corps, et avec lui revenait la puanteur de l’haleine, chaude et humide, qui s’était répandue sur son cou. Malgré tous ses efforts, Cresenne n’arrivait pas à oublier les coups répétés de son agresseur, le déchirement de sa chair, son poids qui l’écrasait au point qu’elle croyait étouffer. Elle entendait encore sa voix, pleine de mépris et de sauvagerie, la traiter de chienne. Tout cela n’était qu’un cauchemar, se répétait-elle pour repousser les images de haine et de dégoût qui l’envahissaient, une illusion qu’il avait conjurée en abusant de sa propre magie pour la retourner contre elle. Qu’il s’agisse d’une illusion allégeait-il l’humiliation subie ou bien, au contraire, l’aggravait-elle ? Ce rapt de sa conscience, et de ses pouvoirs, rendait-il moins réel ce qu’il avait semblé lui faire ? Car ce viol ne s’arrêtait pas au crime perpétré sur son corps ; il avait souillé jusqu’au tréfonds de son âme.

Elle n’était plus la même, et redoutait de n’être plus jamais capable de supporter les caresses de Grinsa. Le Tisserand, en envahissant ses rêves, les avait tous empoisonnés, même ceux qu’elle partageait avec son bien-aimé. Lorsque Grinsa venait à elle, plein d’amour et de tendresse, le moindre baiser qu’il déposait sur ses lèvres, la plus douce de ses attentions, ravivait la sauvagerie de l’agression de Dusaan. Cresenne voulait croire que cette aversion tenait au rêve lui-même, que lorsqu’ils seraient de nouveau réunis, lorsque Grinsa la tiendrait réellement contre lui, tout rentrerait dans l’ordre. Mais rien ne l’en assurait, et ce doute pesait lourd sur son cœur.

Grinsa lui aurait dit de se rallonger et de retrouver le sommeil. Le soleil brillerait encore de longues heures, et puisqu’elle n’osait toujours pas dormir la nuit, de peur d’une nouvelle intrusion du Tisserand, elle n’aurait pas l’occasion de se reposer avant longtemps. Mais elle était bien réveillée, et elle se connaissait suffisamment pour savoir qu’elle resterait allongée jusqu’au crépuscule sans fermer les yeux. Aussi se leva-t-elle et vint-elle attendre devant la fenêtre que Bryntelle se réveille.

Son attente ne fut pas longue. La petite ouvrit les yeux et, très vite, manifesta sa faim. Cresenne approcha du berceau, prit son enfant entre ses bras avec un sourire et, après l’avoir nourrie et changée, l’emmena faire une promenade dans les jardins du château d’Audun.

Sortir en plein jour était un luxe rare. Cresenne savoura la douceur du soleil sur sa peau, et celle de la brise qui lui agitait les cheveux. Bryntelle semblait prendre à cette escapade autant de plaisir que sa mère. Les yeux plissés, elle se tournait sans cesse vers le soleil et poussait de petits cris de bonheur devant les girofliers roses et les iris en fleurs.

Circuler la nuit présentait au moins l’avantage de la soustraire aux rencontres. Malgré la mansuétude dont Kearney avait fait preuve à son égard, Cresenne redoutait encore d’être désignée comme « la traîtresse qirsi » ; la plupart du temps, elle et Bryntelle restaient à l’écart. Nurle, le jeune Guérisseur qirsi qui l’avait sauvée de son empoisonnement et qui lui rendait visite de temps à autre après une tournée nocturne de ses patients, était l’unique compagnie qu’elle appréciât sans crainte. Ce jour-là, sans doute en raison du beau temps, les jardins étaient animés, et Cresenne, parce qu’elle ne voyait que des Eandi, sentait son inquiétude croître. Mais elle n’avait aucune envie de retourner dans sa chambre.

Hésitant entre son désir de profiter du soleil et celui de se soustraire aux regards, elle bifurqua vers une pelouse abritée, à l’écart des allées principales qui sillonnaient les jardins. Hélas, à peine avait-elle franchi la haie qu’elle comprit aussitôt son erreur.

Bien qu’elle n’eût rencontré Leilia de Glyndwr, la reine d’Eibithar, qu’une seule fois, Cresenne la reconnut immédiatement. La reine était assise sur un petit banc de marbre au milieu de la pelouse. Le soleil qui baignait son visage de côté renforçait la pâleur de sa peau, et l’épaisseur de ses traits. Le chignon de ses cheveux noirs semblait aussi serré que sa robe sur sa poitrine, et Cresenne se demanda comment, ainsi vêtue, elle pouvait être à l’aise. Plusieurs de ses dames de compagnie l’entouraient, bavardant gaiement, et quatre soldats montaient la garde à quelques pas.

La jeune femme allait s’esquiver, lorsque Bryntelle poussa un cri. Aussitôt, les gardes tournèrent dans leur direction un front menaçant, tandis que les courtisanes, lèvres pincées et sourcils froncés, lui adressaient des regards peu amènes.

« Pardonnez-moi, murmura-t-elle sans être sûre d’être entendue. Je croyais qu’il n’y avait personne. »

Elle fit une courte révérence et s’éloigna.

« Attendez ! »

À cette sommation, Cresenne fit demi-tour. Leilia, le visage dénué de toute chaleur, l’observait avec une curiosité évidente.

« Oui, Altesse, répondit Cresenne avec une nouvelle révérence. »

Alors qu’elle se demandait si la reine attendait qu’elle approche, Leilia se leva et vint à sa rencontre. Ses gardes aussitôt se précipitèrent pour l’escorter. La reine s’arrêta, les gratifia d’un regard plein de dédain et les congédia de la main. Le plus proche lui glissa quelques mots à voix basse, auxquels elle répondit par un regard furieux, obligeant l’homme à s’incliner et à battre en retraite avec ses camarades. Alors elle se remit en marche vers Cresenne.

Bryntelle s’agitait de plus en plus. Elle ne pleurait pas, fort heureusement, ne semblait pas non plus mal à l’aise, mais elle faisait du bruit. Leilia ne prêta qu’un regard distrait au bébé. Cresenne seule captait son attention. Ses yeux noirs la dévisageaient sans retenue.

« Ils prétendent que vous êtes la renégate », fit la souveraine, une fois arrivée devant la jeune femme en désignant vaguement les soldats restés en arrière. « Celle qui a fait assassiner Lady Brienne de Kentigern. Est-ce vrai ? »

Cresenne, les joues brûlantes, considérait le sol à ses pieds. Un millier de répliques lui venaient à l’esprit, toutes lui auraient valu une pendaison immédiate.

« Oui, Altesse, murmura-t-elle.

— Ils m’ont aussi prévenue que vous pourriez m’agresser physiquement. Est-ce votre intention ?

— Non, Altesse.

— Bien. Marchez avec moi. »

Sans se soucier de sa réponse, Leilia franchit la rangée de haies qui abritait la pelouse, et disparut. Cresenne, dans un sursaut, se précipita à sa suite. De l’autre côté des arbustes, la reine se tenait à quelques pas, un air surpris sur le visage.

« Eh bien ? fit-elle. Vous ne venez pas ?

— Si, bien sûr, Altesse, s’empressa de répondre Cresenne. Pardonnez-moi. »

La reine, immobile, attendit qu’elle approche. Lorsque Cresenne fut devant elle, elle contempla son visage d’un air critique, comme elle eût détaillé une œuvre d’art. Il fallut un moment à Cresenne pour comprendre, effarée, que Leilia examinait ses cicatrices. Elle allait s’enfuir, lorsque la reine prit la parole.

« Vous guérissez bien.

— Merci, Altesse.

— Je comprends pourquoi on vous dit belle.

— Vraiment, Altesse ? s’étonna poliment la jeune femme.

— Allons, ma chère, rétorqua la reine avec dédain en s’éloignant. Ne soyez pas coquette. Je suis sûre que vous ne manquez pas de soupirants. Il est vrai que les hommes eandi semblent fascinés par celles de votre race. »

Alors qu’elle se hâtait pour rester à hauteur de la souveraine, la jeune femme se souvint qu’au cours de ses nombreuses conversations avec Keziah ja Dafydd, Premier ministre d’Eibithar, elle s’était souvent demandé quelles relations Keziah entretenait avec Grinsa et Kearney, roi et mari de Leilia. Plusieurs fois, elle s’était dit que l’un d’entre eux devait être son amant, sans réussir à savoir lequel. La réflexion de la reine, celle d’une femme blessée, ravivait ses interrogations et lui donnait un début de réponse. Car, bien évidemment, Leilia n’avait aucune raison d’être jalouse d’elle.

« Ne dirait-on pas que je vous ai réduite au silence ? fit la reine en lui jetant un regard de biais.

— Vous aurais-je offensée d’une quelconque manière, Altesse ? Est-ce la raison de cette discussion ? »

À sa plus grande surprise, elle vit naître un sourire sur les lèvres de Leilia.

« Non, vous ne m’avez offensée en rien. Disons que je suis… curieuse de vous connaître.

— Je comprends.

— Vraiment ?

— Depuis mon arrivée, je suis une curiosité, Altesse.

— Je n’en doute pas, en effet. Est-ce la raison pour laquelle vous passez vos journées dans votre chambre à coucher et vos nuits à hanter les couloirs du château ? »

La reine se révélait une femme étrange, songea Cresenne déconcertée par sa franchise. Pourtant, elle estima plus sage de s’en tenir à une certaine prudence.

« Je dors le jour, Altesse, pour éviter que le Tisserand ne m’attaque pendant mon sommeil.

— On me l’a dit. Je me demandais toutefois si votre réclusion volontaire n’avait pas d’autres raisons. »

Cresenne resta muette.

« Ce décalage ne dérange pas votre enfant ?

— Elle ne connaît pas d’autre façon de vivre. »

Leilia opina, et elles marchèrent en silence.

« Parlez-moi de son père », reprit subitement la reine.

Cresenne, absorbée par la contemplation des teintes lumineuses d’un parterre de pivoines rouges, sursauta. Sentant que leur conversation prenait une tournure hasardeuse, elle se força à sourire.

« Son père, Altesse ?

— Oui, ce formidable Qirsi qui alimente toutes les conversations du château.

— J’ignorais qu’on parlait tant de lui.

— Cela n’a rien de surprenant. Il n’est qu’un Glaneur de Festival, et pourtant le seul confident de Tavis de Curgh depuis un an. Et mon mari le tient en assez haute estime pour l’intégrer à son conseil de guerre. N’est-ce pas suffisant pour susciter tous les commentaires ?

— Grinsa est un homme sage, Altesse, je suis certaine que Lord Tavis pourrait en témoigner. Et je ne doute pas un seul instant qu’il serve très bien le roi.

— Ce n’est pas sa valeur que je mets en doute, ma chère. Je vous demande seulement de m’en dire plus à son sujet. Et j’entends vos réticences.

— Je ne suis pas…

— Ne jouez pas à la plus fine avec moi, l’interrompit la reine à l’affût de sa réaction. Est-il un traître ? Avez-vous combiné ensemble cette farce savante destinée à gagner la confiance de Kearney ?

— Non, Altesse ! Je le jure ! Grinsa n’est pas un traître ! »

La reine, encore une fois, sourit.

« Je vous crois. Vous l’aimez beaucoup », ajouta-t-elle.

Cresenne, craignant de livrer les angoisses qui l’agitaient, opina sans un mot. Elle avait si souvent failli le perdre, et toujours par sa faute. Elle l’avait trahi, avait envoyé plusieurs assassins à ses trousses. Par son obstination, son dévouement absurde au Tisserand, elle avait presque réussi à l’éloigner définitivement d’elle. Le risque n’était pas écarté. La mort pouvait encore les séparer. Rien ne garantissait que Grinsa survive aux combats que se livraient les armées eandi, et encore moins à sa rencontre inévitable avec Dusaan. Quant à elle, songea-t-elle en frissonnant, qui pouvait dire combien de ses fidèles le Tisserand avait commissionnés pour la tuer ?

« Vous avez peur pour lui.

— J’ai peur pour chacun d’entre nous, Altesse. J’ai vu la cruauté du Tisserand, même si j’y suis restée aveugle trop longtemps.

— Kearney trouvera le moyen de vaincre. Il trouve toujours, ajouta la reine dans une grimace avant de se tourner franchement vers Cresenne. La guerre est plus dure pour les femmes, voyez-vous. Les hommes peuvent refuser de l’admettre, il en a toujours été ainsi. Rester en arrière, attendre l’issue, redouter l’arrivée du messager porteur de la nouvelle de la mort de votre mari, de votre fils, de votre amant, ou de votre frère. »

Elle leva les yeux vers le ciel, peut-être, se dit Cresenne, pour juger l’heure.

« J’envie les femmes de Sanbira qui livrent leurs propres combats aux côtés des hommes. Leur façon de faire me paraît beaucoup plus juste.

— Oui, Altesse.

— Ne soyez pas hypocrite. »

Une expression amusée flottait sur le visage charnu de Leilia.

« Pas du tout, Altesse ! J’étais juste…

— Aucune importance, ma chère. J’imagine que je mériterais votre dédain. J’aime me plaindre à l’abri des murs du château d’Audun, mais si l’on me donnait l’occasion de partir en guerre, je ne suis pas sûre que je m’en saisirais. »

Elle plissa le front.

« Cela fait-il de moi une lâche ?

— Je pense que cela démontre surtout votre honnêteté, Altesse.

— Bien répondu ! rit Leilia. Et je prends votre remarque pour un compliment ! »

Au rire sonore de la reine, Bryntelle sursauta, mais poussa un petit cri et offrit un large sourire.

« Comment s’appelle votre enfant ?

— Bryntelle, Votre Altesse.

— Bryntelle, c’est très joli. »

Elle regarda le bébé un moment. Cresenne comprit qu’elle hésitait à la prendre, mais devant le silence de la reine, elle n’osa pas le lui proposer.

« Est-ce à cause d’elle ?

— Je vous demande pardon ?

— Est-ce à cause d’elle que vous avez quitté la conspiration ? »

Cresenne se raidit. Elle ne voulait aborder ce sujet ni avec Grinsa, ni avec Keziah, ni même avec le roi, et encore moins avec la femme déroutante qui se tenait devant elle. Mais pouvait-on se soustraire aux questions d’une reine ?

Tout ce qu’elle avait entrepris, en faveur du Tisserand ou contre lui, elle avait cru l’avoir fait au nom de cet enfant, ou au nom de ce qu’il représentait, avant sa conception. Elle avait rejoint le mouvement pour créer un monde meilleur, pour elle, mais aussi pour l’avenir de l’enfant qu’elle porterait un jour. Après la naissance de Bryntelle, Grinsa l’avait menacée de la lui arracher si elle ne confessait pas ses crimes à Kearney. Il savait qu’elle était prête à tout pour garder son bébé, et il s’était appuyé sur la force de ce lien pour la faire céder. Depuis, elle avait compris que l’avenir promis un jour par le Tisserand – une souveraineté qirsi obtenue par la torture, le meurtre et le mensonge, et gouvernée de cette façon – n’était pas celui qu’elle souhaitait pour sa fille. Aujourd’hui, elle désirait la mort du Tisserand, et la défaite de son mouvement. Elle les avait dénoncés au roi d’Eibithar. Puis elle avait décidé de refuser la mort à laquelle la condamnait ce geste. Parce qu’elle voulait vivre, bien sûr, parce que survivre était un défi à l’arrogance du Tisserand, mais surtout, et plus que tout, parce qu’elle refusait que sa fille grandisse privée de l’amour d’une mère. Bryntelle s’était révélée la force motrice de toute son existence.

« Oui, Altesse, je l’ai fait pour Bryntelle, avoua-t-elle. D’abord parce que je redoutais qu’on me l’arrache et puis, plus récemment, parce que j’ai compris que la tyrannie du Tisserand n’était pas ce que je voulais lui laisser, à elle et à ses propres enfants.

— Vous me surprenez. »

Cresenne plongea le regard dans les yeux jaunes de sa fille. À la lumière du soleil vespéral, ils brillaient comme des torches.

« C’est la pure vérité.

— Je n’ai jamais beaucoup fréquenté les gens de votre race. Et en matière de confiance, il ne me viendrait pas à l’esprit de me tourner vers un Qirsi. Mais vous m’impressionnez. »

Cresenne ne put retenir le rire amer qui s’échappa de ses lèvres.

« Vous trouvez cela drôle ? »

La jeune femme aurait dû se contenter de nier, et laisser leur conversation s’éteindre, mais elles s’étaient l’une et l’autre montrées assez franches jusque-là, et l’honneur lui commandait de poursuivre.

« Non, il n’y a rien de drôle, Altesse. Mais pensez-vous sincèrement que je puisse prendre votre remarque pour un compliment ? »

Devant le visage écarlate de Leilia, Cresenne comprit qu’elle était allée trop loin. La reine pourtant, une fois de plus, l’étonna.

« Non, reconnut-elle en retrouvant son sourire narquois, sans doute pas. Mais il faut me pardonner. Mes rencontres avec des femmes qirsi ont été jusque-là plutôt… désagréables. »

Cresenne, qui voyait ses soupçons se confirmer au sujet de Keziah et du roi, se garda bien de révéler quoi que ce soit.

« Je n’ai rien à vous pardonner, Altesse. Nos peuples luttent contre tant de malentendus, et depuis si longtemps, que cette défiance se comprend. Si nous étions plus nombreux à parler franchement, nous trouverions le moyen de dépasser ces conflits.

— Peut-être », admit la reine, laissant une tristesse fugace lui traverser le visage. « Bien, se ressaisit-elle. Je ferais mieux de rejoindre mes dames de compagnie avant qu’elles n’envoient les gardes à notre recherche.

— Bien sûr, Altesse. Dois-je vous raccompagner jusqu’à elles ?

— Ce ne sera pas nécessaire, ma chère, refusa la reine d’un mouvement de la main. J’ose croire que je connais le chemin ! »

Elle s’éloignait, quand elle se retourna soudain vers Cresenne.

« Avez-vous besoin de quoi que ce soit ?

— Besoin de…, répéta la jeune femme interloquée.

— Oui. Êtes-vous bien installée ? Vous et votre enfant êtes-vous correctement nourries ? Je ne sais pas, avez-vous assez de couvertures, voulez-vous davantage de gardes devant votre chambre ? »

Au cours des derniers cycles de lune, en plus d’une occasion, Cresenne avait été surprise par la gentillesse que lui avaient témoignée des hommes et des femmes eandi, qu’ils soient simples colporteurs sur les routes de la lande de Glyndwr, ou seigneurs et souverains. Aucun ne l’avait autant déconcertée que l’étrange reine du royaume d’Eibithar.

« Merci, Altesse. Nous avons tout ce qu’il nous faut.

— Parfait. Si vous songez à quelque chose, faites-le-moi savoir.

— Encore une fois, je vous remercie, Altesse. »

Cresenne fit une nouvelle révérence et regarda la reine s’en aller. Lorsqu’elle eut disparu au coin de la haie, elle quitta les jardins à son tour et se dirigea vers les cuisines du château. La nuit allait bientôt tomber et, depuis longtemps, le maître cuisinier lui avait fait comprendre qu’elle ferait mieux de ne pas se trouver sur son chemin quand il préparait le repas de la reine et de ses suivantes.

Et puis, une fois la nuit tombée, les allées du jardin et les couloirs désertés lui laisseraient le loisir de circuler tranquillement. C’était son moment préféré de la journée.

La Couronne des 7 Royaumes [9] L'Alliance Sacrée
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